Une image jamais n’abolira ses langages
Frédéric Lambert
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Une image jamais n’abolira ses langages
Suivi du texte original : L’enfance des images, hommage et flatteries pour Pierre Fresnault Deruelle

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Frédéric Lambert
Présentation
Professeur en sémiotique de l'image et des médias à l'université Paris 2 Panthéon-Assas

Publications
Je sais bien mais quand même . Essai pour une sémiotique des images et de la croyance , Editions Non Standard.







Commençons par une dispute. Le titre de l’ouvrage : « Déconstruire l’image » ne me convient pas. Je lui opposerais une autre idée : co-construire l’image. La différence est fondamentale. Dans « déconstruire l’image », je retrouve le projet d’une sémiologie classique, nécessaire mais insuffisante. Dans une co-construction de l’image, c’est de sémiotique qu’il s’agit, où les langages de l’image sont pris dans un réseau d’auteurs, dont le spectateur. Cette dispute va animer les pages qui suivent autour de quatre images. La photographie de Capa prise en 1936, pendant la guerre d’Espagne, où l’on voit un soldat républicain en train de tomber. Cette photographie inaugure pour moi l’ère de l’instantanéité en photojournalisme. La seconde image est un dessin de Cardon (l’un des plus grands caricaturistes français, né au Havre en 1936) reprenant la même photographie mais en exagérant le trait. La troisième image est l'affiche du film Mourir à Madrid ,de Frédéric Rossif,qui est faite dans un mixte de la photographie de Capa et du tableau de Goya El tres de Mayo. La quatrième image sera donc la peinture El tres de mayo de Goya.
Ainsi sont faits nos regards : ils font, défont, refont dans un travail de co-construction les images qui nous sont nécessaires pour vivre ensemble. Il est vrai que certaines images se donnent dans les atouts du réel et voudraient faire claquer à nos yeux leur indéniable authenticité. Il est vrai que parfois nous nous abandonnons délicieusement à cette comédie de réalisme au point d’oublier les langages de l’image. Mais une image, jamais, n’abolira ses langages. Toujours en elle résonne ses fictions (chaque image se fait son cinéma), ses généalogies, ses auteurs, ses spectateurs, ses mimiques réalistes, ses mots qu’en elle nous faisons raisonner.

Déconstruire ?

Autant le dire avec des mots simples. Au début des années 1960, Roland Barthes inaugure la sémiologie française qui s’intéresse aux langages que nous partageons dans la vie sociale. Ce sont les Mythologies : la couverture du magazine Paris-Match, une publicité, une exposition de photographies de presse, toute production de signes issus de la culture de masse devient digne d’intérêt. Autour de la revue Communications, le Centre d’études des communications de masse interroge les nouvelles formes de la culture.
Cette première sémiologie emprunte à la linguistique d’une part, et au marxisme d’autre part, ses modèles fondamentaux. On pourrait dire que la forme ultime de cette critique sociale des communications de masse sont les travaux de Guy Debord, dans La société du spectacle.
Cette première sémiologie repose sur un projet noble : dénoncer nos aliénations, dénoncer les stéréotypes, dénoncer les idéologies qui nous contraignent. Cette sémiologie repose sur un paradigme simple : la communication de masse a des effets désastreux sur les masses. Les peuples sont aliénés par la culture des médias, et les médias sont au service des pouvoirs politiques. Le spectateur est décrit comme un consommateur et un électeur potentiel qui obéit aux injonctions des messages produits par les médias… Le pire ennemi, c’est la publicité. Faite par les marchands et pour les marchands, elle nous aliène aux produits de la consommation. Communication rimait alors avec consommation.
Toute cette rhétorique sous-entendait que le lecteur et le spectateur étaient des êtres relativement serviles, et que l’esprit critique du consommateur ne fonctionnait que lorsqu’il lisait un manifeste sémiologique ou situationniste. Une fois de plus, l’autre, le peuple, la masse, la population, les audiences populaires n’avaient pas les moyens de réagir. Je dis une fois de plus car, dans toutes les histoires de la croyance, une échelle de crédulité est abusivement proposée où l’on comprend assez vite que sont considérés comme aptes à croire : les autres, les sauvages, l’étranger colonisé, le bas peuple lecteur des magazines populaires… Alors, déconstruire les messages de la culture de masse devenait un art de l’alphabétisation au profit de l’émancipation des ignorants. En dénonçant les stéréotypes et les pouvoirs des textes et des images médiatiques, on construisait un espace de résistances. Car nous étions en guerre : contre le capital, contre la droite française au pouvoir depuis trop longtemps, contre la figure du Père symbolique, c’est-à-dire contre toute figure d’autorité qui pouvait contraindre nos libertés. Un peu de cynisme ne nuit pas : Mai 68 avait été inauguré par les sciences sociales dont la sémiologie, et la sémiologie avait été inventée par la publicité, virtuose de la poétique marchande qu’il fallait abattre à tout prix ( ce qui reviendrait à dire que Mai 68 a été inventé par la publicité, et ce n’est pas sans ironie…).
Déconstruire revenait donc à montrer comment des méchants publicitaires, ou des méchants directeurs de journaux, ou des méchants programmateurs d’émission de télévision, ou des méchants communicateurs politiques, par des stratégies d’insinuation, manipulaient la conscience des peuples. Voilà ce que voulait l’œuvre de déconstruction : l’émetteur disposait de stratégies, il les mettait en musique par le texte et par l’image, et le récepteur, bonne poire, prenait tout dans la figure.


Co-construire !

Et puis le paradigme des effets, ci-dessus grossièrement décrit, a pris du plomb dans l’aile. Les années 1980 modifient le paysage théorique de la sémiologie. Roland Barthes a quitté les modèles structuralistes et marxistes pour une sémiologie autobiographique , et un américain s’invite à Paris… Charles Sanders Peirce (1839-1914) est traduit en France aux éditions du Seuil dans un premier ouvrage intitulé Ecrits sur le signe . La sémiotique de Peirce est inspirée de la logique, et cette pensée sur le signe ouvre nécessairement sur l’intention de celui qui produit le message et l’attention de celui qui le reçoit. En substance (et il faut ici que je prenne mille précautions pour dire que nous ne pouvons pas résumer dans le cadre d’un ouvrage collectif sur la déconstruction de l’image la juste pensée de Peirce) le sémioticien américain va distinguer les indices, les icônes, les symboles, et les interprétants ...

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