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L’oubli de l’être féminin
Christophe Genin
L’oubli de l’être féminin
« Marcia peignant son portrait »,
in De claris mulieribus, Les dames de renom,
de Boccace, traduction française, v. 1402,
Bibliothèque nationale, Paris, Ms.Fr. 12420, fol. 101 v.

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Christophe Genin
Présentation
Professeur d'esthétique et d'études culturelles à l'Université Pris 1 Panthéon-Sorbonne, de la licence au doctorat. Il a été professeur invité en Chine et au Mexique. Ses recherches de philosophie appliquée portent sur les enjeux culturels contemporains (street art, kitsch, numérique, inter et multi-culturalité), de l'art à la politique. Il est membre des conseils centraux de Paris 1 (CFVU, conseil académique restreint); président du comité consultatif scientifique de l'UFR; directeur adjoint de l'Ecole doctorale 279; co-directeur de la mention EAC (esthétique-arts-culture).

Publications
Genre, sexe et égalité, Paris, L'Harmattan, 2014

Le street art au tournant, Paris/Bruxelles, Les Impressions Nouvelles , 2013

Kitsch dans l'âme, Paris, Vrin, 2010

Miss.Tic, femme de l'être, Paris/Bruxelles, Les Impressions Nouvelles,2008, rééd. 2009, édition revue et augmentée en 2014.


Identité oubliée

Le 1er janvier 1403, Jacques Raponde, marchand lucquois, offrit à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne , un exemplaire de la première traduction française, par Laurent de Premierfait, du De Claris Mulieribus de Boccace (1313-1375). Cette suite de biographies des femmes célèbres de l'Antiquité, parut à Paris et fut illustrée par le dit maître du Couronnement de la Vierge. Y figure une miniature représentant « Marcia peignant son portrait ». Une femme, vêtue à la manière des dames de cour, est affairée à son pupitre à élaborer son autoportrait, dans une pièce au riche car-relage, avec ses pinceaux et ses godets à pigments .

Cette première encyclopédie sur les femmes n’arrive pas par hasard. Le contexte histo-rique et politique leur semble favorable : la haute aristocratie se rassemble en une cour amoureuse à l'honneur des dames au début du XVe siècle. L’amour courtois change peu à peu les pensées et les mœurs. Il dévie une spiritualité religieuse vers la relation amoureuse.
Qui était donc cette femme peintre, ayant vécu à la première moitié du Ier siècle av. J.-C. ? On lui connaît plusieurs noms : Iaia, Marcia, Lala. Pline l’Ancien nous en dit ceci : « Iaia de Cy-zique, qui resta toujours vierge (…) peignit aussi bien au pinceau que sur ivoire à l’aide du cestre, et fit surtout des portraits de femme ; à Naples, il y a d’elle un grand tableau représentant une vieille ainsi qu’un Autoportrait au miroir. Personne n’eut la main plus rapide dans l’exécution, mais sa virtuosité fut telle que ses prix l’emportaient de loin sur ceux des plus célèbres portraitistes de son temps, Sopolis et Dionysius, dont les tableaux emplissent les galeries. » Femme admirable que cette Iaia qui maîtrisait une double technique, dont l’habileté (ars) la plaçait au-dessus des hommes portraitistes et lui valait une rétribution méritée, dont la vélocité de facture (pictura) étonnait.

Il y avait donc des femmes peintres dans l’Antiquité ? Certainement ! L’Antiquité fleuris-sait de femmes peintres, poétesses, philosophes , guerrières, cheftaines d’Etat. Les Grecs, les La-tins, et même le moyen âge finissant gardaient encore mémoire de ces femmes, puisque Douris, Pline et Boccace en mentionnent. Et qui donc a peint cette illustration du Des cleres femmes? Le dit Maître du Couronnement de la Vierge, dont on sait peu de choses . Il serait possible que cet enlumi-neur anonyme fût une femme . La femme artiste n’est donc pas un phénomène social récent, résultant d’un combat des femmes ? Non, ce serait plutôt l’inverse Auparavant, lorsque au XIIIe siècle la fabrication des manuscrits fut prise en charge par les libraires (souvent des clercs mariés), les épouses participaient à l’élaboration comme copistes, relieuses, décoratrices. Ainsi l’enlumineresse Jeanne, épouse du libraire Richard de Montbaston, s’est représentée au travail dessinant ses initiales . Vers 1349, Bourgot collaborait avec son père Jean le Noir à l’illumination de psautiers. Il y a l'exemple célèbre d’Anastaise, l’enlumineresse du Livre de la Cité des Dames (1404), dont Christine de Pisan, l’auteure, fait l’éloge des bordures et des fonds décoratifs de sa spécialité. De fait la femme vivait en tutelle et privée de droits. Néanmoins par son travail et dans l’exercice de son art elle arrivait à donner une autre image d’elle-même, plus conforme à ses aspi-rations. À la fin du XVIIe siècle se rejouera dans les temps modernes, le circuit de la reconnais-sance pour les femmes artistes : passer du statut de Madame de -, épouse de Monsieur X, peintre, à celui de Madame Y, peintre comme son mari, et enfin à Madame Z, artiste de plein droit.

S’est-on jamais demandé qui peignait? Un homme ou une femme ? D’où vient donc un tel oubli ? Sont-ce les humanistes et les lettrés de la Renaissance qui à partir du XVe siècle ont re-construit notre mémoire en la mutilant de la gent féminine ? D’aucuns trouveront cette question sans importance. Elle l’était tant que le commanditaire assumait l’autorité et la responsabilité de l’œuvre, mais dès que l’exécutant en revendiqua l’originalité , alors sa personne fit sens. Être peintre revient bien, dans une certaine limite, à être l’auteur de ce qui est donné à voir, de ce qui constitue la représentation symbolique d’une société. Une femme peint-elle comme un homme et la même chose qu’un homme ? Les femmes - premières victimes des enlèvements et des guerres - ont-elles envie de produire une peinture d’histoire, ce « grand genre » qui n’est que la grande vio-lence du genre masculin comme le dénonçait la série Muses et Hommes dessinée par Miss.Tic?...

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