Gain de sens
Michel Costantini
giotto_saint_francois_delivrant_de_la_prison_pierre_d_alife


Saint François délivrant de la prison Pierre d'Alife
par Giotto,1296, fresque XXVIII, cycle de Saint François,
Assise, Basilique Supérieure Saint François d'Assise.Cette animation est en cours de réalisation, vous pouvez cependant
voir sa version complète à l'adresse suivante :
http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/v3/gain-sens-1.html

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Michel Costantini
Présentation
Professeur de sémiotique des arts et de la littérature à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Président d’honneur de l’Association internationale de sémiotique visuelle (AISV/IAVS), il a contribué à sa fondation et à son développement en organisant de nombreux congrès et colloques nationaux et internationaux. Ses recherches récentes concernent la sémiotique générale et la sémiotique visuelle, spécialement peinture et sculpture. Il est l’auteur d’un peu plus de 250 travaux, livres, chapitres de livres collectifs et articles scientifiques publiés en différentes langues (espagnol, russe, catalan, italien, anglais).

Publications
Costantini, M., (2009). 1779 Les nuées suspendues, Voyage dans les arts européens au siècle des Lumières, « Intersémiotique des arts », L’Harmattan, Paris.

Costantini, M., (dir.) (2007), L’Afrique, le sens. Représentations, configurations, défigurations, « Groupe EIDOS », L’Harmattan, Paris.

Costantini, M., (2002). L’image du Sujet, « L’art en bref », L’Harmattan, Paris.


L’enjeu tient en quatre mots : lire une image, mieux. Essayons d’en donner une recette, conscient des affinités entre sémiotique - c’est le nom de la méthode prônée ici - et art culinaire.

Si le second, gastronomie ou simplement accommodement des victuailles à des fins de nutrition utile et même agréable, joue un rôle non négligeable dans la première ou apparentée, chez Barthes bien sûr (les pâtes Panzani, le poisson cru des Japonais), mais aussi chez Greimas (le fameux article sur la soupe au pistou), et d’autres encore, c’est peut-être que les principes — trois tout au moins — leur sont communs :
la simplicité, célébrée dans Sémantique structurale (Algirdas Julien Greimas 1966), l'économie dans Interprétation et sur interprétation (Umberto Eco 1992), la pertinence dans Pertinence et pratique (Luis Prieto 1975), trois fondamentaux de la sémiotique se retrouvant ainsi aisément dans nombre de recettes ou de combinaisons du Grand dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas par exemple.
Pas de recette sans corpus : ici, Giotto, Vie de saint François, basilique supérieure d’Assise, fresque XXVIII.
Soit sa vulgate, et d'abord, sorte de degré zéro de la lecture, sa glose référentielle représentant la prise en charge, dans la structure de la communication selon Jakobson, du facteur « référent ».
On donne alors dans le pur anecdotique : Saint François délivrant de la prison Pierre d'Alife.
Si on abstrait un peu : La libération de l'hérétique repenti, c'est souvent en ne respectant pas la présomption d'innocence (pour « prisonnier accusé d'hérésie ») alors qu'en la respectant, il arrive qu'on se trompe sur le nom : La délivrance miraculeuse de Pierre d'Assise accusé d'hérésie.
Facteur « émetteur » (plus ou moins égal à « énonciateur » en sémiotique), cette fois, crée une glose stylistique : pour cette dernière baie du récit d'Assise, la mauvaise qualité supposée, ou l'altérité au moins, de la main donne des choses comme : « Giotto (ou Pietro Cavallini) et aides ».
Le choix du facteur « récepteur » (« énonciataire »), enfin, nous gratifie d'une glose subjective : jugements péremptoires qui semblant qualifier l'opus et l'auctor mais ne nous parle jamais, en somme, que des impressions du lector, de certains aspects de son intentio.
Les gloses du facteur « message » (à décomposer en plan du « signifiant » et plan du « signifié ») et du facteur « code » ou « système » sont précisément le propre de la sémiotique, et n'appartiennent donc pas à la lecture commune. Partir du signifiant présumé, et d'abord celui, par distinction de sèmes et suggestion d'une isotopie pertinente de l'inanimé (vs animé).
À considérer l'inanimé d'abord, ici /Rome/, ses relations avec les autres architectures et sa distribution sur le parcours du cycle, on dégage par permutation :
- l'axe « sacré » vs « profane » [voir 01]
- l'axe « ici » vs « ailleurs » [voir 02]
- l'axe « ancien » vs « nouveau » [voir 03]
- l'axe «inchoatif » vs « terminatif »
On pourrait suivre ces sèmes tout au long du cycle. Mais encore un zeste de co-texte. La distribution qui met face à face les fresques I et XXVIII, au coin du transept droit où commence le récit, au coin du transept gauche où il s'achève, impose de penser la relation des deux panneaux, en sus de les charger d'un sème supplémentaire dans l'ordre syntagmatique, bordure, limite, initiale pour l'un, terminale pour l'autre. [voir 04]
Puis une cuillerée de référent, de nouveau : au centre de la fresque I, entre deux bâtiments civils, la façade de l'église de la Minerve, ancien temple de la cité romaine - cinq colonnes feintes au lieu des six réelles, petites ouvertures à barreaux croisés pratiquées dans le mur en retrait du pronaos, absence de porte - semble, ce qu'elle fut historiquement, une prison fermée et impénétrable littéralement, devant laquelle les personnages passent indifférents, vu la direction de leurs regards. Or le cycle se clôt par une prison qui s'ouvre pour libérer un prisonnier, parce que quelqu'un a ouvert la porte - et brisé les chaînes -. [voir 05]
Ce libérateur, c'est François, un autre François, non plus l'habitant d'Assise, vêtu comme il sied à un fils de marchand, mais François en bure, François vivant après sa mort revêtu du signe de sa conversion. [voir 06]
Quasi inversion de la répartition des sèmes ; puisque le « profane » sied aux personnages pour commencer, leur messied pour finir, puisque le sacré, en fresque XXVIII, se retire discrètement sur la décoration de la colonne cochlyde, quand à l'inverse il s'affiche clairement, centralement sur la première fresque par le fronton de l'église, sa rosace entourée de deux anges. [voir 07]
Nouveaux sèmes dégagés, donc : « inchoatif », c'est-à-dire que l'initial, à valeur syntagmatique, se renforce d'une valeur paradigmatique congruente « commencer par la fin ». Au point qu'il est loisible de lire ici une « désinauguration », le terme est de Roland Barthes. Alors tout s'enchaîne très vite, et la sauce lie le tout. A l'entame qui désinaugure répond la conclusion qui ouvre, définalisante en quelque sorte. « Terminatif » n'est cependant pas ici le seul sème présent, quoiqu'il soit dans une première apparence, dominant. Car on le tolère ouvertement : coupure franche du bord terminal, pas d'avancée vers la droite à terre comme au ciel - le prisonnier sort vers la gauche, François s'élève vers la gauche aussi.
Quant à l'animé, fait de dénommables ou d'anonymes, il trouve pleinement son sens dans la variété de la foule, signifiée dès la dixième fresque, et dans l'ultime transformation qu'elle subit, illustration des hiérarchies de Denys l'Aréopagite et de la transmission des potentialités de François à tous, nous autres compris. La co-présence, d'un évêque, de moines de divers ordres, de soldats et d'un prisonnier libéré, et leurs attitudes sont riches d'enseignement. [voir 08]
Un seul exemple : comme François sur la première fresque, Pierre d'Alife est debout, achevant la progression de « passif » à « actif », au moins virtuel, il avance la jambe droite, actualisant cette fois le trait « actif », il tend les bras comme celui qui vient à sa rencontre, enfin il se présente sur fond de cachot, acteur exemplaire de notre aventure de Sujet esquissant le départ, commençant de s'engager dans l'espace de la quête et de l'épreuve. [voir 09]
L'anecdote vaut alors comme la représentation métonymique de la situation suggérée de l'énonciataire. Un individu singulier, certes, mais qui peut aussi bien être n'importe qui, pécheur supposé, prêt à prier François, évolue dans un lieu qui, avant tout, se caractérise comme non-Assise, Rome comme représentation universelle de l'Église, donc distributive de toute église locale -face à l'affirmation initiale d'une Assise très typée. Nous aussi, pèlerins et voyageurs, nous allons repartir maintenant et nous retrouver, après la lecture de ce récit qui s'achève de façon si ouverte, en quelque autre cité, en quelque autre pays. Et, où que nous nous trouvions alors, nous aurons à en méditer la leçon, l'appel à la conversion.
Gain de sens, pour conclure : comme dans la nouvelle cuisine - la vraie, la goûteuse - beaucoup de sens se trouve dans le titre, le nom du mets. Il suffira donc de comparer ceci et cela.
Cela, c'est l'avant-cuisine, et le degré zéro : François libère Pierre d'Alife.
Ceci, c'est l'après-cuisson, et le gain de sens : comment l'opération de transformation du monde menée par un saint qui s'est lui-même approché d'un nouvel être, le Christ, dont pour finir, il réitère ici l'Ascension, s'achève et ne s'achève pas, en laissant l'Église universelle, dans sa diversité de statut - et même le monde païen virtuellement christianisé - face à la liberté de le suivre sur le chemin de sainteté à partir de ce monde dont il ouvre la porte et brise les chaînes.

Recette d'herméneutique :
Premier temps : prendre une image donnée, comme qui dirait en vente libre ; la choisir d’occasion de préférence, non pas fraîche donc, mais bien usagée déjà, riche de commentaires ou d’allusions que l’on recensera, sélectionnant les plus fades comme les plus goûteux, en veillant à ce qu’ils soient représentatifs ; touiller patiemment, puis étaler la pâte ainsi obtenue qu’on appelle vulgate, réserver.
Second temps : sur une table rase, disposer l’appareil sémiotique, y déposer l’image, la travailler minutieusement, sans oublier d’incorporer au fur et à mesure les divers ingrédients : fleur de référent selon nécessité, quelques brins de co-texte si besoin, puis intertexte à volonté, mais surtout, surtout, par petites cuillerées. Verser la préparation sur la pâte réservée à cet effet. Assaisonner selon prescription d’Aristote, tout en dégraissant le jargon autant que faire se peut.
Achèvement : cuire au four un certain temps, lequel est déterminé de façon strictement personnelle. Servir brûlant de préférence, car le résultat doit être incisif, doit saisir d’emblée le palais : puis, petit à petit, chercher à dégager les principales saveurs de sapience. Il n’est guère souhaitable, voire il est dangereux de consommer froid : un délai de publication trop important peut rendre caduques certaines procédures, caducs certains résultats.
La méthode est celle de la sémiotique de l’École de Paris, dans toutes ses acceptions et tous ses développements.
Les références, ici fort succinctes, en sont :
a) protohistoriques, c’est-à-dire parmi les développements à orientation générale de la linguistique des années trente à soixante du vingtième siècle, en particulier
Jakobson, Roman, 1963, Essais de linguistique générale, Seuil, Paris.
Prieto Luis, 1975, Pertinence et pratique. Essai de sémiologie, Minuit, Paris
b) de sémiotique standard, c’est-à-dire essentiellement les travaux d’Algirdas Julien Greimas tels que 1966, Sémantique structurale, « Langue et langage », Larousse, Paris. 1983, Du sens II. Essais sémiotiques, Seuil, Paris.
c) de ceux qui leur sont apparentés, au demeurant de façons très diverses, tels que
Damisch, Hubert, 1972, Théorie du /nuage/. Pour une histoire de la peinture, Seuil, Paris.
Eco, Umberto, 1968, La structure absente, tr. fr., Le Mercure de France, Paris, 1972.
Eco, Umberto, 1992, Interprétation et surinterprétation, tr. fr., « Formes sémiotiques », PUF, Paris, 1996.
d) en sont dérivés ou en constituent le développement, également de façons très diverses, en particulier
Coquet, Jean-Claude, 1973, Sémiotique littéraire. Contribution à l’analyse sémantique du discours, « Univers sémiotiques », Mame, Tours.
Coquet, Jean-Claude, 1997, La quête du sens. Le langage en question, « Formes sémiotiques », PUF, Paris.
Klinkenberg, Jean-Marie, 1996, Précis de sémiotique générale, « Culture et communication », De Boeck Université, Bruxelles.
Klinkenberg, Jean-Marie, « État actuel de la problématique générale, et aussi visuelle », dans Anne Hénault (dir.), Questions de sémiotique, « Premier cycle », PUF, Paris 2001.