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Approche sémio-rhétorique d’une affiche
Pierre Fresnault-Deruelle
Retour à la normale...,
Anonyme,1968, affiche, 70x50 cm
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Pierre Fresnault-Deruelle
Présentation
Professeur de l’Université Paris 1, UFRR O4, notamment en Master 2 Pro Multimédia. Ses Domaine de recherche : Analyste de l’image fixe (affiches, peintures d’histoire, photographies, bandes dessinées, dessins de presse). Spécialités :sémiologie, rhét orique de l’ image. Il est Auteur de 20 livres .

Publications
Hergéologie, Cohésion et cohérence du récit en images dans les aventures de Tintin, Presses Universitaires François Rabelais, 2012.

Intelligences des affiches, éditions Pyramyd, 2012

Auteur-scénariste de 3 séries de films (Le Musée de poche) sur les Musée de : Tours, Issoudun, Orléans.


Introduction
Le texte qu’on va lire est l’analyse sémiologique d’une affiche de juin 1968. La sémiologie, rappelons-le, est cette discipline qui étudie les signes, socialement établis, mais, aussi, ceux qui dépendent étroitement de leurs contextes, si fugaces soient-ils.
Outre sa nature sémiologique, cette étude présente quelques liens avec la rhétorique.
Le XIX et le XX°s., avec la propagande et la publicité, ont considérablement enrichi cette technique discursive destinée à convaincre ou à séduire, et ont su la transposer dans le domaine de l’image. Il est amusant de remarquer que la rhétorique, ici mise en œuvre , est déduite de l’analyse, et n’a jamais été explicitement voulue comme telle par les auteurs de ce manifeste.

Le point de vue iconologique, enfin, a été sollicité. On entendra par iconologie le discours tenu sur les images considérées comme des formes dotées d’une sorte de mémoire : dans l’affiche retenue se retrouvent ou s’éclairent des formes ‘premières’ d’où notre image semble dériver.
Retour à la Normale - 2 juin 1968. mai 68 Le vent de contestation cesse de souffler.
Dépités, les étudiants de l’ Ecole Nationale des Beaux-Arts, qui ont fait tant d’affiches pour soutenir la cause du changement espéré, élaborent et diffusent ce placard. 35 ans plus tard, nous regardons cette image qui, par la force des choses est devenue un véritable document historique. Comment le lire et par où commencer ?

Trois moments jalonneront notre démarche :

1) la description,
2) l’établissement des contextes et l’interprétation,
3) une conclusion : la relation texte/image

1. Description
Sur un placard d’environ 50X 70 cm des moutons, la tête basse se dirigent de droite à gauche. Ils vont dans la direction opposée (gauche/droite) à celle que suit le spectateur qui lit le texte inscrit dans le haut de l’image : RETOUR /À LA NORMALE…
Le rédactionnel et les ruminants sont dessinés en réserve sur le fond uniforme de l’affiche, traitée en sérigraphie. [voir 01]

2. Contextes
Les contextes d’une image sont de natures variées. On en dégagera trois :
A) Le contexte socio-politique est facile à préciser. Le pouvoir gaulliste est à bout de souffle ; le modèle de société qui se dessine (après les « Trente Glorieuses » Les Trentes Glorieuses) ne correspond plus aux valeurs traditionnelles maintenues à flot , vaille que vaille. Aiguillonné par l’aile radicale du mouvement étudiant, Mai a vu des millions de travailleurs cesser le travail. Puis, juin arriva, qui vit la rivière en crue retrouver son lit.

>B) Le support de médiation. Ces affiches sont en vérité des affichettes. Faciles à transporter et à coller ; leur technique de fabrication (la sérigraphie), en fait des placards peu coûteux. Ces caractéristiques définissent ces images comme des objets de propagande militants crédibles, puisqu’il est patent que nous avons là des manifestes « pauvres », c’est-à-dire non compromis avec de quelconques relais capitalistes. L’aspect volontairement fruste de ces placards ajoute à leur efficacité dans la mesure où l’urgence interdit toute finasserie stylistique.

C) les contextes culturels. On regroupera sous ce vocable certains codes signalétiques, mais aussi les données sémantiques, rhétoriques, iconologiques qui informent peu ou prou l’intelligence de cette image.

Trois séries d’objets seront retenus :

1) Le message écrit.
En regard du dessin, le texte « RETOUR A LA NORMALE se présente comme le fin mot de l’image ; mais, aussi, comme la variante d’une série d’expressions toutes faites : Retour à la case départ/ Retour à l’ordre/Retour au bercail. Au vrai, cette kyrielle de formules interchangeables nous conforte dans l’idée que l’extra-vagance des moutons a cessé.

2) le substrat iconologique de l’image.
Le mot « iconologique » demande à être précisé. Sous ce vocable (qu’on veut fédératif) plusieurs niveaux d’analyse, en effet, sont à prendre en considération :

- Iconographie
Notre document fait peu ou prou système avec des représentations attestées. Ce troupeau qui revient au bercail est perçu par le lecteur comme étant affligé d’un comportement stupide, pour tout dire « moutonnier ». Il renvoie à ces conduites aveugles dont Rabelais, avec la mésaventure de Panurge (Quart Livre), a définitivement fixé la figure.
Considérer cette affiche en regard de que qu’on pourrait appeler la « scène psychique » (fantasme, rêve ) est chose plus difficile et par définition évanescente. On tient que ces moutons qui, après avoir commis quelques incartades, reviennent à leur point de départ, réveillent plus ou moins allusivement des représentations mentales un jour ou l’autre éprouvées par tout un chacun. On veut parler de ces postures où s’hallucine le tropisme du regressus ad uterum, dont le contraire (l’émancipation), est synonyme de malheur. »

- Iconologie
Les moutons, dans notre zoo imaginaire, font partie d’une famille animale qui, selon les cas , s’actualisent en agneaux (mystiques ou non), simples moutons ou béliers.
On l’a dit, les moutons se dirigent « côté jardin ». En un mot, ils reviennent. Autrement dire encore, ce retour qu’ils manifestent se présente comme le second et dernier acte d’un scénario qui, sans nul doute, les vit se diriger d’abord « côté cour ». Le dessin de l’affiche équivaut au terme final d’une sorte de diptyque dont on évoque la phase dynamique, phase qu’un simple retournement du dessin représente parfaitement : « le reflux les remporte ».
Du point de vue de ce qu’on nommera la « sémiogenèse »
, notre affiche fonctionne, elle aussi, sur le mode de la commutation. Un signifiant, aux multiples occurrences, est donné :
qui, selon qu’il est actualisé (ou évoqué) comme participant d’une direction (==>)[voir 02] ou de son contraire (<==) [voir 03], aura pour signifié
soit « détermination conquérante », soit passivité résignée ». Orientées de gauche à droite, les cornes symbolisent, de fait, la tête baissée des « fonceurs » ; à l’opposite, de droite à gauche ces mêmes cornes, mais à la torsade inversée symbolisent la tête baissée des protagonistes défaits » ou des « perdants ».
Mais un autre effet se dégage, dont la prégnance est loin d’être négligeable. On veut parler de cette sorte de vertige provoqué par la répétition du motif de la spirale. Orientés dans le sens gauche/droite, ces cornes tourbillonnaires auraient volontiers renforcé l’idée qu’à l’instar des vagues moutonnantes de la mer, ces béliers-rouleaux n’avaient de cesse de monter en puissance ; que les lignes de défense du Capitalisme allaient s’effondrer. Las ! Sur l’affiche telle qu’elle fut placardée, ces spirales curieusement « entêtantes » disent (ou peuvent,ou veulent dire) l’aliénation somnambulique d’une France désireuse de renouer aves ses vielles habitudes.

3. Conclusion
La relation texte image [voir 04]
La redondance qui s’établit entre le haut et le bas de l’affiche, et qui fait du dessin des moutons une explicitation du texte, mime le circuit d’une boucle bouclée. Le sens de l’écriture (occidental) qui a valeur est pris en relais par le dessin dont la valeur terminative a été signalée plus haut. Achèvement d’un cycle où l’on voit bien que la partie engagée n’a débouché sur rien.


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