Glenn Brown, la compagnie des monstres
Anne Beyaert
glenn_brown_i_lost_my_heart_to_a_starship_trooper
I lost my heart to a starship trooper
par Glenn Brown 1996,huile sur toile montée sur panneau,
64,8 cm X 53,5 cm, collection Frac Limousin.Cette animation est en cours de réalisation, vous pouvez cependant
voir sa version complète à l'adresse suivante :
http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/v3/glenn-brown-compagnie-32.html

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Anne Beyaert
Présentation
Anne BEYAERT-GESLIN est professeur de Sciences de l'information et de la communication (sémiotique) à l'Université Bordeaux-Montaigne, directrice-adjointe de l'EA 4426 MICA (Médiations, informations, communication, arts), Responsable de l'axe COS. Elue au conseil de l'UFR Sciences des Territoires et de la Communication ainsi qu'au conseil de laboratoire

Publications
L’image préoccupée, Hermès-Lavoisier, 2009, ISBN : 2-7462-2376-7

Sémiotique du design, PUF, 2012 ISBN-10: 2130608027. ; Semiotica del design, éditions ETS, Pise, à paraître en 2015

La fabrication du temps, est à paraître en 2015.

Nouvelles approches des images. Sémiotique visuelle et énonciation (avec MG Dondero et A. Moutat), 2015
Articles sur le site


I lost my heart to a starship trooper est un portrait du jeune peintre britannique Glenn Brown réalisé à partir d'un autoportrait de Rembrandt. Il éclaire la notion de motif mais aussi quelques règles essentielles du portrait qui, moins que la ressemblance, recherche toujours l'effet de présence et comme l'assurait déjà Alberti, entreprend de « rendre présents (...) ceux qui sont absents ».

Par les moyens de l'iconologie et de la sémiotique, je cherche à comprendre pourquoi, fût-ce en dépit ou à cause de ces outrages, ce portrait acquiert un poids de présence considérable et nous engage à l'empathie. Prendre pour modèle un tableau de Rembrandt et faire la représentation d'une représentation, introduit une iconicité secondaire, une « mimésis seconde » au sens de Barthes. Cette mimésis seconde, l'idée d'une copie d'une copie peinte, rencontre nécessairement la notion de motif, conçu lui aussi dans sa forme secondaire et chargé d'une « signification secondaire ou conventionnelle » comme le décrit Panofsky. Le tableau témoigne ainsi d'une traversée de l'histoire où chaque avatar (l'autoportrait du maître, sa reproduction, le tableau de Brown) chaque modification formelle implique une reprise sémantique. Il éclaire aussi quelques propriétés essentielles du motif ; la multiplicité et l'itération. Le motif se laisse identifier parce qu'il se répète, se déploie dans le temps et vient résonner pour ainsi dire avec lui-même.

C'est ce que Deleuze, dans une métaphore musicale, appelle son caractère polyphonique. Une particularité de l'œuvre de Brown tient au fait qu'il s'écarte résolument du modèle. La différenciation tient tout d'abord au mélange des genres ; l'autoportrait de Rembrandt provient d'une boite de chocolats et son titre, d'une chanson disco. Elle tient ensuite au croisement des influences ; par sa texture particulière, un portrait d'enfant dérivé de même de Fragonard revendique par exemple l'héritage de De Kooning tandis qu'un autre portrait, retourné, se réclame de Baselitz.

Dans leur effort pour mêler arts majeurs et mineurs, soumettre un motif noblement crédité par l'histoire à la lumière crue de pratiques culturelles, les portraits de Brown renouvellent le plaisir esthétique mais ils assument surtout un mauvais goût qui bouleverse nos repères axiologiques les plus sûrs. La différenciation tient surtout, et en dépit du paradoxe, au strict respect de l'effet iconique. En effet, lorsqu'il s'approprie l'humble reproduction de Rembrandt, Brown s'efforce d'en reproduire la texture très particulière, qui témoigne du style du maître et des marques ajoutées par la médiocre quadrichromie. Il montre ainsi comment des appropriations successives, des intentionnalités et des procédés de reproduction variés déforment peu à peu le motif.

Un tel traitement occasionne un nouveau brouillage des codes puisque, pour produire la fiction d'une texture épaisse et de coups de brosse large, le peintre utilise un très petit pinceau élaborant une texture fine et lisse. Il réalise ainsi une fiction haptique par les moyens de l'optique et met en cause la bonne distance du portrait. En modifiant la distance et la relation au corps de l'observateur, il opère donc un changement de point de vue radical sur le motif. S'inscrivant dans une aspectualité, il définit l'œuvre comme un objet en devenir, une forme molle aux prises avec un énonciateur qui forme et déforme le motif, actualise une potentialité parmi d'autres axes de développement. Photographié, imprimé, photocopié peut-être puis repris pour modèle d'une nouvelle peinture, le portrait peint jadis par Rembrandt conserve donc divers souvenirs de l'histoire de l'art.

Chaque occurrence du motif actualise une certaine potentialité contenue dans une œuvre précédente mais recèle aussi les potentialités d'une œuvre à venir. Le visage peint par le maître était-il déjà affligé de profondes cicatrices ou s'agit-il des marques de l'énonciation ! et celles-ci viennent-elles de la texture de l'œuvre initiale ou des ravages de la quadrichromie de la boîte de chocolats ! [voir 01] Ces questions valident certes la confusion commune entre l'acteur du tableau, le sujet énoncé, et le portrait que l'artiste en fait mais elles amènent surtout à s'interroger sur la présence de l'être. Que reste-t-il de l'être soumis à pareilles épreuves ! On s'aperçoit que le portrait peint par Brown manifeste une présence impérieuse qui vient de l'accentuation du contraste de la figure (traitée dans une texture épaisse) sur le fond (traité dans une texture fine), d'un effet d'emphase et de cohérence.

Sous leurs dehors monstrueux, les portraits de Brown conservent en outre l'emplacement des yeux, du nez de la bouche, ce qui autorise la projection empathique et permet au visage de se constituer comme tel. De même, ils préservent la vectorialité de l'être humain, nécessairement représenté debout sur ses pieds dans cette pose extrêmement banale mise en question au 20ème siècle par des artistes tel Baselitz qui ont renversé la figure humaine. Il importe peu que le monstre soit vert ou boursouflé ; puisque le dispositif sémiotique du portrait est préservé, il reste un alter ego possible pour l'observateur.

Lorsqu'il défigure la figure, Brown tire donc quelques indispensables leçons du portrait. En exagérant les contrastes, il donne à voir l'impitoyable processus qui livre un ingénu portrait du 17ème siècle à l'inconnu de nouveaux mondes culturels, à l'inconnu des formes et de la signification.



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